V.35 Poétique de l'ainsité - Les sentiers du Dharma

01/03/2026

Retrouvez ici les poétiques de l'ainsité de V. 11 à V. 20 

2. Les sentiers du Dharma 

V.11 Providentia memor ("ai toujours la conscience pour attention")

Céans aux abords

sur les gradients du chemin –

ici la terre


des angles croissants

germés de l'immédiat –

sur la voie claire


étire ses bras

au sillon de l'instant –

suspendu au vent


au soleil radiant

la profondeur vivante –

aimant du lointain


le cours inchangé

attends avec patience –

au son du ruisseau


renversant ailleurs

tombé dans la présence –

où je suis déjà




Lobsang TAMCHEU  

Eléments de réflexion 


Où que vous soyez, quoi que vous fassiez, dès lors que vous êtes attentifs, tout apparaît. Cette « attention » ne consiste pas en un état de vigilance à ce qui nous entoure. Elle ne réclame nul effort pour maintenir une attention permanente sur le flux de ce qui arrive, ni ne demande de développer une capacité de concentration élevée. Son « objet » ce ne sont pas les phénomènes extérieurs à l'esprit qui les perçoit, c'est l'événement de la conscience elle-même.

Dresde, un samedi en fin d'après-midi. Malgré la foule de passants, de citadins et de visiteurs, qui circulent sur la place animée du Georgentor, des lettres inscrites sur le fronton de l'arche de la porte attire le regard du voyageur : « Providentiae memor ». Est-ce parce que ces mots brillent tel de l'or ou que leur sens résonne dans son esprit, ou parce que la conscience… s'éclaire elle-même à l'instant de leur apparition ?

Laquelle n'eut un caractère aussi « providentiel » si elle avait été mondaine, simple élément du décor d'une architecture monumentale au bord de l'Elbe. L'attention du visiteur enjoué à la découverte de la capitale de la Saxe l'eut été encore moins si elle avait été éclipsée par un selfie du passant lambda, tout entier absorbé par la « saisie » de son propre moi plutôt que dans un état de présence authentique…

« Providentiae memor » : providence qui fait soudain surgir à la conscience et ces mots figurant la devise de la couronne de Saxe et la conscience qui, traversée de sa propre coïncidence à elle-même, résonne comme présence, se fait le rappel du leitmotiv de la pleine conscience : « ai toujours la conscience pour attention ».

Cette « providence » n'est en rien l'acte d'un démiurge tout puissant, ni le signe d'un dessein divin qui régirait notre existence au-delà de notre compréhension, et auquel nous ne pourrions que nous en remettre par « acte de foi », sans toutefois l'éclairage de la sagesse qui réalise la véritable nature des choses. « En mémoire » ne consiste pas non plus en un effort de visualisation et de rétention d'un « objet mental » aux fins de développer la concentration par la pratique de cette technique de méditation.

« Avoir toujours la conscience en mémoire », c'est simplement être conscient d'être conscient. Il ne s'agit pas, pendant la méditation, de « ne pas se laisser » détourner de son objet, et en post-méditation de l'état de « calme mental » induit, par différentes formes de distractions et d'émotions perturbatrices. En pleine présence, « l'instant » n'est pas de l'ordre du temporel, d'un référentiel extérieur en regard duquel situer et mesurer ce « moment » où la conscience coïncide avec elle-même (ni par ailleurs de l'atemporel…). C'est le contraire qui se révèle par contraste, c.à.d. la conscience comme l'arrière-plan ou le miroir sur lequel les choses apparaissent.

« Apparaître » plutôt que se refléter, terme qui induit une dualité entre « cela qui est perçu » et « cela qui perçoit », sous-entend un observateur existant en tant que tel, doué de la capacité de perception consciente. « Apparaître » car il n'y a pas de distinction entre l'extérieur et l'intérieur. Tout ce dont nous sommes témoins, comme étant quelque chose qui nous semble extérieur à la conscience que nous en avons, en réalité, n'est autre que notre « propre perception naturelle » ! Une perspective dont il faut nous départir de désigner cela à quoi elle se rapporte sous le terme de « conscience » ou de quelque assertion que ce soit...

De facto, « coïncider avec » ne se veut pas arguer de l'existence intrinsèque d'un « Soi ». Que le phénomène « conscience » coïncide avec lui-même sous la forme que nous désignons comme « présence » n'est pas la preuve de la nature propre du « soi » de la conscience (« universel » par opposition au « soi de la personne »), mais l'expression d'un événement interdépendant.

La peinture selon le peintre romantique allemand David Caspar Friedrich ne doit pas être une « imitation » de la nature, mais la résonance spirituelle de l'intériorité du peintre sous son regard librement posé au miroir du monde. « S'il ne voit rien en lui-même, le peintre doit s'abstenir de peindre ce qu'il voit devant lui » DCF-PLN. L'art n'est ni une question de technique ni une question de talent, mais de présence (autant chez le spectateur que l'artiste). Non pas une « présence à » ce qui arrive à l'instant où l'on en est conscient – c.à.d. au flux de la providentiae auquel il s'agirait de s'unir dans un état de réceptivité non critique et totale –, mais l'instant en tant qu'il n'est autre que l'expression de la conscience traversée d'elle-même

Si la conscience du peintre n'est pas présente – au-delà de la « conscience qu'il y a » un peintre – ce qu'il peint n'est alors que ce qu'il « (dé)peint », sa propre vue ou conception du monde projetée sur la toile. Cela n'a rien à voir non pas avec un événement extérieur dont il serait le « témoin » (la dynamique de la Nature), mais avec sa propre perception phénoménologique comme seule réalité. Ce dont il est question ici, la Providentiae memor, est décohérée du subjectivisme d'un « point de vue situé » qui se dit « je ». Providentiae memor n'est autre que la conscience « en tant que » flux des phénomènes composés interdépendants


DCF-PLN : Peindre la nature sans rien céder à l'art https://doi.org/10.58282/acta.6516  

V.12 Coïncidentia vacui (coïncidence du vide)


Céans la cave

sur la surface du jour –

ici le miroir


coulé de sable

dans la forge d'airain –

éclat de la nuit


entre les pierres

étincelle diurne –

la montagne nue


dans un orbe noir

au modelé du vide –

réfléchit la vue


l'orée du puits

entourée du mystère –

tapissé de vie


envoûte le pas

en magie de l'instant –

souffle suspendu


Lobsang TAMCHEU

Eléments de réflexion


« L'univers est une perle claire. Rien n'est jamais caché » dit M° Dōgen dans le Shōbōgenzō. Ce que nous désignons par le terme de « coïncidence » comme la soudaine révélation d'un rapport profond entre les choses, lequel nous échappait encore à l'instant précédent son Eureka, n'est autre que la claire et lumineuse conscience de leur identité. Une conscience qui rayonne d'évidence au fait que… l'œil ne se voit pas lui-même !

Dans le jardin en face du musée Albertinium qui héberge des toiles de David Caspar Friedrich, un mémorial en son honneur illustre cette définition au-delà des mots : une sphère constitue le point de convergence de lignes venant des quatre coins d'une fenêtre, d'un chevalet et d'une plaque où figure les mots du peintre. S'y dessine une parfaite correspondance ou « association entre chaque élément d'un ensemble et un ou plusieurs éléments d'un autre ensemble » CNRTL. Prenez n'importe quel point et suivez les lignes. Tous les points sont reliés entre eux et toutes lignes passent par tous les points à l'exception de la chaise vide laquelle constitue le véritable « point de départ » et « d'arrivée » sans être… ni l'un ni l'autre du fait même d'être vide !

Ce « vide », c.à.d. l'absence volontaire de figuration corporelle du peintre, met en évidence ce qui constitue le cœur même de la coïncidence, autrement dit l'esprit lui-même : ainsi, l'observation de ce qui est vu « comme étant extérieur au voyant » n'est possible qu'en regard de l'attention portée à la perception intérieure, laquelle n'est elle-même possible qu'en regard du fait de la vacuité du voir : l'œil ne se voit pas lui-même et c'est pourquoi toute la monstration apparaît !

Ainsi, l'œuvre est une parfaite illustration du « rôle de l'observateur » en mécanique quantique – où la fenêtre figure un « objet quantique » non mesuré, le tableau représente « les conditions de l'expérience scientifique » et les mots « l'acte de mesure » –, analogie qui fait écho au koan zen : « quel est le bruit d'un arbre qui tombe en forêt sans personne pour l'entendre ? ».

Ce qui fait une « œuvre » sous l'acception sous laquelle l'entend Friedrich ce n'est pas l'unité de la chose entrevue par la fenêtre à sa vue projetée sur la toile en regard des principes de l'art. La « coïncidence », ce n'est pas l'éclairage soudain d'une « relation d'identité » entre des choses existants en propres, extérieures à la conscience qui les perçoit et les unifie au sein de son expérience subjective (figurée par la sphère au centre du mémorial comme point de convergence de toutes les perspectives), c'est la conscience elle-même invisible ou « amodale » au regard extérieur (figurée par le vide de la chaise rayonnant de la présence de l'esprit du peintre) qui s'exprime sous les modalités de manifestation de la coïncidentiae.

Ainsi, la capacité à prendre conscience de la coïncidence ne surgit pas de l'état de réceptivité d'un « esprit préparé » par la pratique de l'attention concentrée comme résultat d'une sensibilité conditionnante et conditionnelle. Toute coïncidence est spontanée. Tel un électrochoc, elle nous réveille de l'état de torpeur inconsciente sous lequel évolue la plupart des individus, aveugles à ce qui les entoure car captifs de leurs distractions mentales. Si la coïncidence est « subitiste », elle ne surgit pour autant qu'à proportion du désencombrement de notre « champ mental ».

Se dissocier de ses pensées par la pratique de la méditation en se recentrant sur la conscience de « l'instant présent », sans jugement quant à ce qui arrive, nous place en état « d'écoute » et de facto nous ouvre au « champ du possible ». Cependant, c'est encore une position dualiste, de « conscience de à conscience à », que de considérer la « coïncidentiae » comme extérieure au courant de la conscience…

Pour se rapprocher plus directement de la nature véritable de la monstration (vide d'existence intrinsèque), il s'agit de faire tomber toute assertion quant à « l'existence » y compris de la conscience en tant que telle – laquelle n'est qu'un « effet de perspective » de la monstration apparaissant comme sujet en regard de la perspective conjointe de son objet –. L'épochê de ce processus de « réduction phénoménologique » est au-delà de toute dualité, de tout contraire, au-delà des mots : vacuité, sῡnyatā, libre d'assertion y compris de cette assertion elle-même…

Plus nous traçons de lignes entre les « objets de l'esprit » et plus leurs connexions modales tissent une réalité qui n'a de « réelle » que l'occultation de son caractère mental, et dont l'emprise nous éloigne de l'évidence qui brille devant nos yeux. Chaque ligne abstraite, chaque point effacé, c'est un peu plus de clarté lumineuse de la « vision du vide » au-delà de toute vision qui pénètre la transparence spatiale de l'esprit. Au-delà de toute assertion, il ne fait plus sens de distinguer ni de considérer comme mutuellement inclusifs les termes « monstration », « providentiae », « coïncidence », « courant de conscience », « Soi », etc. Seule rayonne « l'intuition Spontanée » du vide amodal à la fois « vide de lui-même » et pourtant présence au-delà de toute conscience.

V.13  Speculum naturae (miroir de la nature)


Céans la vague

jaillissante falaise –

martèle le cœur


devant le plongeon

du gouffre d'écume –

suspend le souffle


happé par le fond

un filament de perles –

coule en à-pic


entre les remous

pulsants de la montagne –

en apesanteur


une ondée verte

éclabousse l'instant –

du pas suspendu


des regards croisés

visages contemplatifs –

nés de l'instant


Lobsang TAMCHEU

Eléments de réflexion


La philosophie de David Caspar Friedrich est contestataire de ses contemporains et prédécesseurs qui prônaient le réalisme comme principe idéal de l'art de la peinture. Pour lui, le peintre ne doit pas chercher à « imiter ce qu'il voit », mais s'employer à transcrire le ressenti intérieur que le spectacle et l'expérience du monde ont sur lui.


« Friedrich propose de regarder le monde depuis cette intériorité centrale 

qui connecte l'homme à l'ensemble de la nature. 

Le peintre situe l'origine de la véritable création dans l'intériorité. 

"La création au sens propre n'est pas une copie, 

mais une libre imitation, soit la libre reproduction spirituelle de la nature" » DCF-PLN


La pensée de Friedrich ne relève pas de l'idéalisme philosophique. Sans être l'objet propre de sa peinture, la nature n'en existe pas moins hors la conscience. Toutefois, l'approche de Friedrich s'inscrivant dans le courant de pensée de la Naturphilosophie, la question de sa « nature propre » ne se conçoit pas séparément de la nature de l'esprit. Le philosophe allemand Schelling, contemporain de David Caspar Friedrich va même plus loin en affirmant une « identité absolue de la nature et de l'esprit».


« La nature doit être l'esprit visible, l'esprit la nature invisible. 

C'est donc ici, dans l'identité absolue de l'esprit en nous 

et de la nature hors de nous, 

que le problème de la possibilité d'une nature 

hors de nous doit se résoudre », Schelling


La peinture de Friedrich en écho à la pensée de Schelling brouille les frontières entre extérieur et intérieur, l'âme du monde et l'âme humaine apparaissant comme « les deux faces d'un seul et même être, l'Un, l'Absolu » NATPHI. Il n'y a donc pas lieu d'opposer la nature et l'esprit, « le monde est unité essentielle (…) C'est du sein de l'Absolu que naissent Nature et esprit (…) d'un Absolu indifférent à l'objectif et au subjectif » IBID, lesquels sont indifférenciés en leur unité indivise.

Si David Caspar Friedrich peint ce qu'il voit en lui-même, d'après la Naturphilosophie selon Schelling c'est donc que la nature est « présente » dans sa peinture… du fait même de son caractère impressionniste ! Ainsi, la peinture de Friedrich est-elle le miroir de l'esprit sur lequel se réfléchit la nature... dans le reflet duquel se lit l'esprit.


« Il ressort que le rythme de la nature est le même que celui de l'Esprit ; 

c'est cette thèse qui se trouve identifiée 

sous l'appellation de philosophie de l'Identité » NATPHI. 


Jusqu'où cette identité va-t-elle quant à la notion même de « réalité » ? La question n'est pas que la nature ne saurait se peindre directement, mais qu'imiter la nature n'est pas la nature. A l'instar du tableau de Magritte, une peinture dite « réaliste de la nature » n'est pas la nature, mais sa représentation… réaliste ! Pour autant, ce n'est pas une « vue de l'esprit », la peinture de Friedrich pouvant y être assimilée en tant qu'elle exprime son ressenti phénoménologique proprement subjectif. S'il s'abstient de peindre ce qu'il voit s'il ne voit rien en lui-même, c'est parce qu'il considère cela comme une fabrication mentale et conceptuelle plutôt que comme le fait naturel de l'esprit se voyant lui-même à travers l'expression du voir


« Schelling reprend une distinction spinoziste en comprenant la Nature 

comme une activité au sein de laquelle il distingue la Nature naturante

avec l'esprit en exercice, s'objectivant dans ses êtres 

et une nature naturée ou produite (…)

Dans la perspective schellingienne, 

la Nature naturante est moins un objet d'étude pour le philosophe, 

que le véritable sujet d'un procès dynamique se développant 

et se réfléchissant lui-même à travers les objets naturels » NATPHI.


Dire que le peintre doit laisser monter et s'exprimer en lui tous ressentis que lui communique la nature, c'est faire de ses sentiments les plus profonds les pigments de sa peinture. Pour autant David Caspar Friedrich n'est pas un peintre spirituel Chan qui laisse le pinceau guider sa main et courir sur la toile en un seul élan débridé. Si son intuition est spontanée ses peintures n'en sont pas moins élaborées avec soin et complexité, c.à.d. avec une certaine dose de détermination et de contrôle, comme la « nature naturante » ne crée rien au hasard à défaut d'un dessein finaliste.

Si pour Friedrich peindre est un acte créateur, ce n'est pas au sens de maîtriser une technique, mais comme partie intégrante de la nature. Or, la nature ne se limite pas à ce qu'elle sait ! Méditer sa peinture en regard du mûrissement de ses sentiments, c'est affirmer que si nous sommes conditionnés par le fait que « ce que nous percevons est ce que nous pouvons concevoir », pour autant ce n'est pas une limite inhérente à notre condition mais à notre état d'esprit conditionné !

Ce n'est pas que certains aspects du monde nous soient « invisibles » du fait de nos limitations sensorielles, mais que ce qui apparaît pour nous comme étant la réalité, – un monde extérieur dont nous faisons l'expérience sous les modalités physiques de la matérialité de sa « nature propre » – est en fait le reflet ou l'aspect extérieur du « point de vue situé » de la perception du voir ! Autrement dit, le monde (c.à.d. l'ensemble des choses, des phénomènes et y compris des autres), à cet instant, est « pour soi » la seule réalité qu'il y a !

« La réalité comme expression de la conscience », la formule sonne tel un solipsisme. Elle n'est pas à prendre comme idéalisme de « l'esprit seul », Cittrāmatrā. C'est dans « l'identité » entre l'intérieur et l'extérieur, à l'intersection entre le visible et l'invisible que la possibilité d'une réalité hors de nous doit se résoudre.

Et elle se résout par la vacuité : la réalité ne peut se penser « en tant que telle » car ce que nous désignons sous ce terme est vide de réalité ontologique ! Vides d'essence, l'esprit et le monde sont de simples effets de perspective l'un de l'autre sans véritable apparition puisque hors de toute temporalité – autrement dit sans que ni l'un ni l'autre ne soit « premier » et donc conditionnel dans l'ordre des existants –. « Moi et non-moi, sujet et objet, phénomène et chose en soi ne forment qu'un » NATPHI

Ainsi, ce qui apparaît est à la fois unique en tant que « seule réalité qu'il y a » et infiniment multiple relativement à chacun ! Si une telle « union des contraires » est possible, ce n'est pas parce qu'elle trouve sa résolution transcendante en Dieu, mais bien parce que la nature de toute chose est « libre de toute assertion »


NATPHI : Naturphilosophie https://fr.wikipedia.org/wiki/Naturphilosophie  

V.14 Reflexio rei manifestae (reflet de l'évidence)


Céans la pierre

étreinte enracinée –

du rêve naïf


vue prisonnière

dans les lianes du temps –

le cours indompté


emporte les pas

aux coulées de la terre –

le torrent vivant


draine le fluide

sous les cimes dévastées –

du corps flottant


entre jour et nuit

sous les assauts des géants –

vogue le radeau


voile de brume

sous l'évasion du ciel –

au vol des saisons



Lobsang TAMCHEU

Eléments de réflexion


A moins qu'il ne s'agisse de son autoportrait, un peintre n'apparaît généralement pas sur ses œuvres, à l'exception de David Caspar Friedrich qui avait l'habitude de se représenter de dos, comme sur la toile « le voyageur devant une mer de nuages ». A une époque où l'IA n'existait pas, nul ne doutait que les peintures qu'il contemplait ne fussent-ce l'œuvre d'un peintre, comme l'esprit ignorant de la nature illusoire du « moi » croit en sa réalité intrinsèque chaque fois qu'il en éprouve la « saisie ».

L'œil ne peut se voir lui-même dans son propre champ visuel, mais nous extrapolons sa qualité « d'organe sensoriel de la vision » sur la base de ce qu'il nous donne à voir. Par une perspective inversée, l'analyse de ses caractéristiques et l'extrapolation de l'instrumentalité optique nécessaire pour produire la vue, nous remontons de l'image à la source et concluons en l'existence substantielle de « l'œil » en tant que tel comme condition de la perception visuelle des formes et des couleurs. Et l'inverse s'avère vrai également : la vue implique un objet vu, existant entitaire distinct du voir.

Dans la salle d'exposition de la nouvelle voûte verte du palais royal de Dresde, le cabinet des miniatures met en lumière des chefs d'œuvres d'une très grande finesse tels des visages sculptés sur un noyau de cerise ! Les sculptures sont exposées derrière une vitre sur laquelle est fixée un oculus grossissant. En approchant l'œil, les détails en miniatures révèlent leur beauté, la minutie et la patience de leur créateur. Mais en tournant autour de la vitre et en l'observant attentivement, ce qui apparaît aussi c'est le caractère « phénoménal », optique, de cet effet de grossissement…

L'image grossie du noyau de cerise n'est pas le noyau de cerise. Pourtant, nous ne remettons pas en question le fait que « ce que nous voyons » à travers la loupe ne soit pas le noyau de cerise lui-même. Nous ne le voyons pas comme un effet d'optique, nous le voyons comme un objet réel de par sa propre objectivité. Nous ne voyons pas non plus l'œil comme un « phénomène composé impermanent » qui se révèle « vide de réalité tangible » à mesure que l'on se rapproche de l'échelle quantique. Nous voyons notre « œil » comme un existant en soi.

Lorsque nous ouvrons les yeux et prenons conscience de ce qui nous entoure, nous voyons des lieux, des choses, des personnes. Nous ne voyons pas qu'il s'agit en réalité d'apparences formées par la lumière sur la rétine de notre œil à partir de nuages de particules tourbillonnantes infinitésimales dont la densité est un effet des forces physiques en jeu à des échelles microscopiques. La réalité « pour nous », c'est celle d'être un organisme vivant, doué de sensibilité et de conscience, à l'instar de nos semblables avec lesquels nous partageons une communauté d'existence.

De la perspective depuis laquelle nous avons « conscience » du monde et des autres, nous ne voyons pas qu'il s'agit là d'un « point de vue situé » sur la base de l'agrégat du corps. Quand j'affirme « je pense donc je suis », je ne vois pas le caractère conceptuel de cet énoncé, j'y lis l'affirmation de « mon » existence en tant qu'être, en tant que conscience entitaire et intrinsèque. Lorsque je porte le regard à l'intérieur, ce qui apparaît ce n'est pas un « acte de connaissance momentané », parmi un « continuum d'actes de connaissance », distinct de par la réflexivité de son caractère synthétique, c'est un sentiment de « présence » indicible et irréductible…

Autrement dit, tout ce que nous percevons, que cela nous apparaisse « extérieur » ou « intérieur » à nous, et ce « nous » lui-même comme implicitement constitutif de notre êtreté (au-delà du niveau grossier du moi psychologique) ne sont que les différentes facettes d'un vaste et subtil jeu de « perspectives du vide » : vaste car il met en scène des phénomènes physiques complexes sur le plan relatif de la base du corps ; subtil parce qu'il repose sur une « illusion spirituelle » sur le plan ultime, l'occultation de la vacuité de sa véritable nature.

Rien n'est caché dans cet univers, et c'est précisément l'évidence même qui nous aveugle ! 

Regardez l'espace autour de vous. Vous le voyez comme possédant des qualités propres : étendue, transparence, clarté, non-obstruction. Or, l'espace est incomposé, non-né ! Il n'existe que dans et à travers votre perception comme l'aspect modal d'un vide amodal. Du fait même qu'il est constitutif d'un « point de vue » qui ne peut s'apercevoir en tant tel, l'œil ne peut se voir autrement qu'en tant qu'il se perçoit comme « œil » ! Le « Soi » de la conscience tel que le revendique les traditions spirituelles non duelles n'est lui-même qu'un effet de perspective du vide amodal apparaissant comme êtreté modale « indicible et irréductible ».

L'illusion ne se voit pas directement sauf lorsque les circonstances éclairent la vacuité de la forme sous laquelle elle nous apparaît, comme le reflet de notre visage sur une vitre selon un certain angle d'incidence de la lumière – écho au koan zen de notre « véritable visage » en tant qu'il révèle sa perspective phénoménale –, ou la peinture de David Caspar Friedrich en tant que celle-ci est le miroir de l'esprit sur lequel se réfléchit la nature dans le reflet duquel se lit l'esprit

V.15 Sine opposito (sans opposé) 


Céans la marche

en empruntant le chemin –

empreinte du pas


au sommet du pic

en épousant la roche –

du corps évidé


dans les creux du front

modèle le visage –

aux rides du vent


la main du guide

vient longer rectiligne –

le sillon du regard


du goulet étroit

le sculpteur du nuage –

trouée de pensée


le ciel refermé

derrière son passage –

poursuivant son vol



Lobsang TAMCHEU

Eléments de réflexion


Ne voyant pas la lumière qui le produit, l'ombre du bâton sur le sol peut paraître exister de son propre fait, comme le drapeau flottant dans le vent... Cette dualité occulte un tiers essentiel : ce qui est vu est consubstantiel de cela qui voit. La question n'est pas qu'elle est « la réalité de la lumière » projetant une ombre sans personne pour le voir, mais peut-il y avoir observation indépendamment d'un observateur ?

Que le vide de sa nature phénoménale soit invisible à l'œil, et le « voir » en regard de cette occultation lui apparaître comme le fait de sa propre subjectivité… c'est un fait « vu » ou plutôt « manifesté comme vu » ! C'est la « réflexivité » en relief (modale) de cette perspective en creux (amodale), sans qu'elle ne porte en elle ni procède d'une conscience « en tant que telle », qui est interprétée par méprise et par ignorance de sa véritable nature comme une conscience en « soi ».

Ainsi, lorsqu'une tradition spirituelle comme l'advaita vedanta affirme, à l'appui des expériences non duelles, que la conscience existe indépendamment de toute relation subjective à un objet, autrement dit que le « voir » et le « vu » sont en définitive une seule et même chose, cela revient à affirmer… l'interdépendance des phénomènes !

« Rien ne peut être à lui-même sa propre cause », dixit Nagarjuna. La conscience ne peut s'abstraire de toute forme, état ou résidu de conscience et témoigner « de soi-même » par-delà toute conscience ! Dès lors que la conscience est la seule « réalité qu'il y a », s'abstraire de sa propre perception reviendrait à exister hors de sa propre réalité, autrement dit à « exister et à ne pas exister à la fois » !

Le froid est l'absence de chaleur. Il n'existe pas en tant que tel. Qu'en est-il alors de la chaleur ? Puisque l'absence d'une chose ne la fait pas apparaître et que rien ne peut surgir de l'absence de son contraire, de quoi surgit la chaleur ?

La chaleur est la manifestation d'une conjonction de conditions sous une « forme » perçue comme « chaleur ». Telle la couleur noire, degré minimal de la perception de longueur d'onde, le froid est « l'état liminal » où les conditions ne se manifestent plus comme « perception chaude » mais comme « perception froide ». Non seulement, il n'existe pas d'opposé en soi (l'absence n'étant pas un existant), mais ce qui nous apparaît comme des « opposés » ne sont en réalité que les perspectives phénoménales de la vacuité de leur événement, forme-vide du vide-forme

Nous éprouvons la chaleur ou le froid sur la base de diverses formes d'expressions du ressenti du corps et nous en déduisons l'existence du « froid » et de la « chaleur » comme existant objectivement indépendamment de la perception que nous en avons. D'ailleurs tout le monde ne réagit pas de la même manière au chaud et au froid, ce qui laisse supposer la relativité « de » notre ressenti à ces phénomènes, plutôt que la relativité de ces phénomènes « à » notre perception. Et pourtant, que l'œil ne se voit pas lui-même entraîne subséquemment le fait qu'il ne voit pas non plus que ce qu'il « voit » n'est autre que la forme même de son propre champ de vision !

Il faut voir des « corps flottants » en superposition dans l'espace pour réaliser qu'ils sont à la surface de l'œil. Or, nous attribuons un caractère de « réalité objective » à des éclats lumineux surgissant dans notre conscience visuelle derrière nos paupières closes ou à l'écho d'un son indicible résonnant dans notre conscience sonore …

Nous sommes semblables aux visiteurs d'un parc aquatique qui regardent à travers un tunnel de verre la faune et la flore marine qui l'entourent, en les voyant comme extérieurs à la paroi transparente qui les en séparent, alors que le monde et tous les phénomènes qui s'y produisent ne sont que des fluctuations karmiques de nos consciences sensorielles, des « métamorphoses » de notre perception, qui adoptent des aspects extérieurs, objectifs, substantiels !

Cette « apparition phénoménale » revêtant le visage d'une réalité propre est duelle à sa perception. Si l'on s'arrête-là, c'est un solipsisme qui traduit la conception de l'école Cittamātra de l'esprit seul ou Yogācāra. Or, cette perception est elle-même la perspective de « cela qui est vu » s'apparaissant comme réalité objective en tant que « conscience du voir ». Ainsi, du point de vue situé de cet épiphénomène relatif se percevant comme « soi » à l'occultation de sa perspective, « le monde est la seule réalité qu'il y a » … consubstantiellement à la perception de Soi comme réalité. « La vacuité de l'objectivité de l'objet est l'objectivité de l'objet » PQIV.

S'ensuit que les expériences non duelles sont également constitutives d'une « forme de perception » laquelle, fusionnant la vue du sujet-objet au-delà de toute distinction, apparaît comme la « seule réalité qu'il y a », tout en revendiquant l'affirmation de sa propre réalité sur la base de l'objectivité d'un « Soi véritable ». Or, quelle que soit son expression, la conscience est un « effet de perspective » dont la nature est vide d'objectivité. La perception est un événement relatif, expression du vide-forme sous les manifestations de la forme-vide. Transparente à sa propre transparence, la vitre est elle-même un reflet vide traversé par la clarté lumineuse de l'espace vide…


PQIV : Physique quantique, interdépendance et vacuité www.youtube.com/watch?v=Q95O328OAv8 

V.16 Sola realitas (seulement la réalité)


Céans la toile

les couleurs diluées –

teinte la brume


sur la gouache

l'étoffe de vapeur –

trouble le pinceau


un voile mouillé

déperlant sur le regard –

imbibe le trait


les vagues du ciel

du paysage océan –

délaie le temps


le geste figé

dans un lent effondrement –

meurt dans le levant


humeur vitreuse

dans l'esprit du peintre –

une larme coule



Lobsang TAMCHEU

Eléments de réflexion


La « réalité qu'il y a » est toujours la « seule réalité qu'il y a », duelle ou non duelle, vide apparaissant forme. Lorsque l'œil s'ouvre sur le « dehors » et voit un monde objectif de choses et d'autres yeux qui le regardent, de son point de vue subjectif, c'est la « seule réalité qu'il y a ». Lorsque l'œil s'ouvre sur le « dedans », en voyant soudain ce monde, les autres et lui-même comme des expressions de son champ visuel, devenant « vue » non duelle, c'est encore la « seule réalité qu'il y a ». Et lorsque le regard traversé de lui-même, au-delà de l'œil et de la vue, pénètre la vacuité de toute forme, libre d'assertion au-delà de toute assertion y compris de cette assertion elle-même, c'est encore et toujours la « seule réalité qu'il y a » !

Pour le Bouddhisme, le premier type de réalité et ses déclinaisons duelle et non duelle portant sur les apparences est dit « réalité relative », le second portant sur leur nature est dit « réalité ultime ». Le chemin spirituel ne s'arrête pas à la « vue » non duelle où « le voyant est le voir et le voir le voyant ». Ce degré « d'éveil » laisse entendre qu'au-delà de la conscience individuelle, la « vue » est la nature même de l'être (« conscience universelle », manifestée et non manifestée) se voyant comme œil, et le monde comme ce qu'il voit, aveuglé par sa propre phénoménalité.

Si la « vue » ne se voit pas spontanément « telle qu'en sa nature véritable », c'est parce qu'elle s'éblouit à son aperception sous les traits des apparences du fait de s'apparaître comme la « seule réalité qu'il y a », occultant de facto sa vacuité, autrement dit le fait qu'elle n'est qu'une forme ou expression vide du vide dont la nature est… vide de forme !

Les enseignements graduels du Bouddhisme font une distinction entre l'esprit et le monde, la réalité « relative » et « ultime ». Cependant, au niveau le plus subtil de la connaissance du Dharma du Bouddha, ils sont sans différenciation quant à leur nature. Dans la vacuité, il n'y a ni objet ni perception ni assertion quant à leur existence ou à leur non-existence, c'est pourquoi « le samsāra est le nirvāna » !

La « seule réalité qu'il y a » n'est ni relative ni ultime, ni à mi-chemin entre les deux ou les excluant, ni un tiers transcendant indicible… Sa nature n'est pas quelque chose de différent de sa forme, comme la Nature dans les tableaux de David Caspar Friedrich n'est pas autre chose que l'expression de son esprit traversé des sentiments que la vue de son miroir lui instille. Du « point de vue situé » de l'œil comme sous la perceptive de la « vue » non duelle, il n'y a rien « en dehors ». La nature de la réalité n'est pas hors-là forme. La « réalité relative » est la « réalité ultime » !

Telle la vue d'un « anneau de Moebius » qui présente l'apparence d'avoir deux côtés alors qu'il n'en possède qu'un seul sur le plan topologique, la « seule réalité qu'il y a » est la forme-vide du vide-forme. Le sens de « relatif » et « ultime » ne se lit pas comme une relation d'identité – leur équivalence (« les deux à la fois » ou « aucun des deux ») étant une aberration logique –, mais au sens de « mutuellement inclusifs » du fait précisément de leur vacuité de nature ! C'est aussi de ce fait que bien qu'il soit de sens définitif (portant sur la nature ultime), l'énoncé « la réalité relative est la réalité ultime » est… une assertion relative ! Or, la vacuité est libre de toute assertion signifie qu'elle est au-delà de la notion même de « nature ».

Ainsi, lorsque lama Tsongkhapa dit que « tous les phénomènes sont des productions interdépendantes infaillibles et la vacuité est libre d'assertion », la raison de cette « infaillibilité » n'est pas la « loi de causalité », nom mis pour le karman – qui implique que tout acte produit toujours des fruits, vertueux ou non vertueux –, sous-entendant que la vacuité de nature propre de l'esprit et de réalité intrinsèque du monde ne nous exonèrent pas de la souffrance, autrement dit de changer notre comportement.

Toute assertion, relative par définition, peut être démentie, y compris « la vacuité est libre d'assertion ». Or, puisqu'en sa nature même la vacuité est au-delà de toute assertion, cette assertion bien que relative… n'est pas subordonnée au relatif ! Elle est de sens « définitif ». Si les phénomènes (mis pour la réalité relative c.à.d. « la seule réalité qu'il y a ») est infaillible, c'est du fait que la vacuité est libre de toute assertion... au-delà même de la liberté d'être libre !

« Le vide-forme est la forme-vide » dixit le sutra du cœur, et il est possible de l'expérimenter par la méditation, lorsque la conscience glisse subrepticement hors-là perception de l'espace et du temps dans quelque chose qui ne s'interprète plus y compris comme non-local et atemporel... Libre d'assertion ne veut pas dire « vide de cause ou de raison », ni ne répond à la question de Leibniz « pourquoi il y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Cela ne signifie pas que l'univers, l'esprit, les choses telles que nous en faisons l'expérience, ne pouvaient pas ne pas exister. C'est là une assertion ! Libre d'assertion signifie que la « seule réalité qu'il y a » est libre de l'existence et de la non-existence, et donc libre de toute contrainte et de toute impossibilité, autrement dit de tout contraire et de tout opposé.

V.17 Alter ipse (autre soi-même)


Céans la fronde

jaillissant vers l'avant –

éclair dans le ciel


le regard muet

emporté par le souffle –

d'une main vide


happé vers là-bas

par un œil invisible –

sans laisser trace


la stupeur du temps

dans le transport d'ici –

au loin disparaît


ombre fantôme

sur la rétine figée –

du temps fugitif


delà les cimes

les feuilles d'automne –

le silence luit


Lobsang TAMCHEU

Eléments de réflexion


Au centre de la crypte de la Frauenkirche (l'Église Notre dame) de Dresde se dresse un énigmatique objet de culte, « l'autel de l'église inférieure » CFD. Sous la voûte sied un monolithe dont la surface d'un noir profond, parfaitement lisse et brillant, forme une cuvette en son centre. Le bloc massif aux bords bruts, tranchant avec sa surface lisse, est surplombé par une croix suspendue par quatre chaînes. En remontant de la croix au plafond ou en suivant les lignes pavées depuis les piliers vers le centre de la voûte, le regard converge sur la clé de voûte à la perpendiculaire exacte de la croix, laquelle apparaît comme sa projection tridimensionnelle excavée de sa surface…

L'ensemble constitue un tout surprenant par l'antagonisme de ses formes. La croix angulaire et brute opposée à la surface creuse et lisse du monolithe présente une « curieuse harmonique de dissonance », écho chantant du silence au son de la croix dont les ondes semblent à l'instant même creuser le calice de la pierre devant nos yeux... De fait, l'œuvre met face-à-face deux temporalités dans un même espace-temps : le mouvement de la croix qui, en tant que clé la voûte, semble comme « suspendu », figé dans sa chute ; en regard du monolithe qui repose là, intemporel, sans rien attendre ni rien avoir à accomplir pour être…

Le lieu dans son ensemble évoque plus encore le cosmos relativiste en tant que repli de l'espace-temps en forme de voûte sous l'effet des forces gravitationnelles de la « singularité », lentement avalé au centre du puits noir... Et dans l'entre-deux de la croix et du monolithe, une présence intangible, barrière infranchissable de « l'horizon des événements » séparant la temporalité de l'intemporalité

Au travers de cette ambiguïté irréductible et consubstantielle, le sentiment qu'inspire le lieu même comme œuvre nous ramène des énigmes scientifiques des profondeurs du cosmos à notre situation au monde par la confrontation à l'altérité fondatrice de soi. Telles la saillie et la coupe, ni opposées ni complémentaires, bien que nous ne soyons « ni différents ni identiques » par nature, chacun est un « autre soi-même » non interchangeable du « point de vue situé » de sa conscience propre.

Et pour parachever la métaphore religieuse de ce lieu de culte, la voûte se met alors à figurer l'idéal de réconciliation d'une humanité façonnée d'une multitude de briques, convergeant en alignement vers la « clé de voûte » christique qui prend sur elle le poids de toutes les tensions, de toutes les souffrances, pour les offrir au calice d'un absolu insondable aux fins de les en libérer par le sacrifice rédempteur de la croix…

Le lieu figure également la nature relative et ultime de la réalité. En termes de dualité, la question de l'existence de l'autre est un nœud de contradictions. Si l'autre est une « métamorphose du champ visuel » de l'œil alors son existence est un solipsisme ! Et si l'autre existe à l'instar, comment ce qui n'est qu'apparence du point de vue de l'œil peut-il exister en tant que point de vue propre ? Autrement dit, comment la « seule réalité qu'il y a » peut-elle être à la fois unique et infiniment multiple ?

Ces contradictions tombent sous l'angle non duel, car dans la « vue », le « champ visuel » s'étend au-delà des limites individuelles pour embrasser une conscience « universelle ». Abolissant tout contraire, il n'y a pas lieu de penser « l'œil » en tant que tel. Toutefois, tant que l'ignorance de la vacuité persiste, même non duelle, cette « conscience universelle » demeure un « point de vue » empreint d'éternalisme…

La crypte de la Frauenkirche illustre ici la métaphore du chemin spirituel qui mène à l'éveil total par la réalisation de la vacuité. Le face-à-face de la croix et de la coupe figure la dualité sous le régime duquel les êtres sensibles sont captifs. Plus qu'une question de distance, l'espace qui les sépare forme un « horizon des événements » qui piège l'évidence de ce côté-ci du « point de vue situé » subjectif que l'attachement empêche de traverser et donc de dépasser pour s'ouvrir à une vision plus large.

La crypte et tout ce qu'elle contient (incluant la conscience du méditant), surclassant toutes frontières et limites distinctives, figure la non-dualité. Imaginez un jeu de miroirs : si l'on place un miroir horizontal entre la croix et la coupe, la croix ne semblera plus figée en amont de « l'horizon des événements » mais paraîtra… l'avoir déjà franchi par l'entremise de son reflet ! Et si l'on imagine que la voûte entière forme un vaste miroir sans fond, c'est le reflet de son ensemble indivis qui se réfléchira sans obstruction dans toutes les directions, abolissant de facto la dualité de la croix à la coupe… mais pas la « réalité de sa non-dualité » en tant que telle !

La nature de tous les phénomènes est « vide de nature » intrinsèque. Toute chose existe seulement en tant qu'elle apparaît comme la « monstration » d'un rêve, d'un mirage, d'un reflet dans un miroirDans la vacuité, c'est l'espace lui-même, incomposé et non-né, le miroir ! La crypte, la voûte, le monolithe et la croix, ultimement sans discontinuité de par leur nature vide, tels des hologrammes sont de simples apparences relativement sans obstruction entre elles. Forme-vide traversées de lumière, transperçant l'espace vide, transfiguré de la perception du vide-forme sous la clarté de l'évidence qui réalise leur vacuité

V.18 Sine mensura certa (sans mesure fixe)


Céans dans l'eau

carillon de lumière –

des perles de pluie


écume spontanée

du silence des âges –

le miroir dansant


au son de la peau

de surface joyeuse –

le tambour vibrant


courbe le fusain

des irisations bleutées –

les nuages sourds


sur le visage

reflet de quiétude –

l'ombre du jour


dans le flot changeant

du courant immobile –

croise le regard


Lobsang TAMCHEU

Eléments de réflexion


Il y a des méditations où l'esprit est tel un ciel sans nuage où nul oiseau ne vole et où le souffle du vent ne se fait pas sentir. Et il y a des méditations où l'esprit est agité tel un océan en pleine tempête, submergé d'images et d'échos assourdissant, et où même la présence du ciel ne se laisse pas deviner sous ce tumulte chaotique… Ce n'en est pas moins l'esprit ! Ce qui distingue un ciel bleu d'un ciel d'orage : dans le premier cas, son miroir transparaît de sa propre transparence sans limite ; dans le second, sa nature vide est masquée par un reflet fragmenté


« La limitation d'une mesure fixe définissable selon des lignes

celle qui est donnée quand on représente la figure humaine, 

disparaît dans la peinture de paysage », Carl Gustav Carus.


Quel contraste entre la symétrie, la cohérence et l'ordonnancement des cathédrales, des palais et musées de Dresde, les merveilles d'orfèvrerie, de joaillerie et d'art qu'ils renferment, avec l'irrégularité, l'enchevêtrement, la désarticulation des paysages des montagnes de grès de l'Elbe sur le « sentier du peintre » – illustrés par la peinture de David Caspar Friedrich « Paysage rocheux dans la Elbsandsteingebirge » –. En comparaison d'un lieu comme la crypte de la Frauenkirche dont l'aspect est si ordonné qu'il apparaît comme une globalité uniforme, les paysages du « sentier du peintre » ne sauraient soutenir la vue non duelle de la nature comme un « tout ».

De prime abord, l'opposition est si grande qu'elle paraît irréductible, tel le dualisme cartésien du corps matériel et de l'âme immatérielle. Et pourtant, dans une approche holographique, en regard d'une nature qu'il conçoit comme le miroir de l'esprit, David Caspar Friedrich se veut affirmatif quant au fait que l'art du peintre doit consister à ce que « chacune des parties [de l'œuvre] doit porter isolément l'empreinte du tout » DCF.

Le propos rejoint celui de Carl Gustav Carus selon lequel la nature ne procède pas d'une « mesure fixe définissable selon des lignes ». Prenez n'importe quel point de la voûte de la Frauenkirche et vous pouvez le relier à l'ensemble de tous les autres points de sa structure de manière linéaire, géométrique, mathématique. Mais prenez un point au hasard du « Paysage rocheux » de Friedrich et vous ne pouvez tracer de ligne de démarcation précise entre les montagnes et le ciel, entre la terre et la forêt.

Devant le spectacle du caractère brut, élémentaire, chaotique de la nature, l'œil lambda ne peut isoler une quelconque forme de rationalité, de déterminisme causal, encore moins de dessein. Toutefois, alors que les paysages de la nature apparaissent fondamentalement duels, constitués « sans accord avec » – nonobstant une synergie entre certaines parties du végétal émergeant elle-même de la sélection naturelle et donc d'une lutte en opposition –, l'œil du peintre est à même d'en dépasser les contradictions par un regard qui transcende tout opposé et toute distinction.

En posant ce même regard sur une construction humaine comme la Frauenkirche, la similitude surgit quant au fait que… « la partie reflète le tout » ! Le mémorial dédié à Friedrich en face du musée de l'Albertinium illustre de même « l'unité des parties au tout ». Tous les points sont reliés entre eux de sorte que le regard qui s'applique à arpenter méthodiquement toutes les lignes dans tous les sens possibles finit, au bout d'un moment, par se fondre dans une continuité indivise sans centre ni limite… Qu'en est-il de la chaise, reliée par aucun point, et du mémorial sur le fond du jardin qui l'héberge ? En oscillant entre les uns et les autres, toute séparation finit par disparaître d'elle-même spontanément au sein d'un regard unifié

Dès lors en quoi consiste l'opposition sans réels opposés ? Non pas dans la nature elle-même, quel que soit le ou les phénomènes regroupés sous cette désignation puisque tout est interdépendant, intimement, intriqué, ni en tant que « vue » duelle ou non duelle reflétant l'état de conscience de l'observateur

« Duel » n'est pas synonyme de conceptuel et « non duel » de son opposé. Comme agrégat fléché de portions de terrains non linéaires, fait de sections de terre et de racines, de segments de rochers et de montagnes, d'échelles et de ponts de fer permettant l'accès aux endroits les plus escarpés, le « sentier du peintre » apparaît duel en termes de représentation conceptuelle mais non conceptuel en termes d'expérience pure ! Tandis qu'en tant que « sentier de randonnée » formant une boucle d'une centaine de kilomètres encadré par le cours de l'Elbe, il apparaît comme non duel du point de vue conceptuel… mais duel en termes d'expérience ! Autrement dit, la nature n'est pas tant un état en soi qu'un effet contrasté.


« La nature n'a pas donné tout à un seul, 

mais à chacun quelque chose

Or chaque sujet particulier recèle en puissance 

une infinité de conceptions 

et une multiplicité de représentations », David Caspar Friedrich DCF-PI.

 

Un « effet de contraste » car… vide de nature propre ! Puisque la vacuité est « libre d'assertion », les phénomènes ne sont pas tenus d'apparaître « en accord avec » ni en « opposition à ». Ce n'est pas comme s'ils existaient de manière autonome hors leur observation ! Le vide-forme s'exprime intégralement comme forme-vide sans ambiguïté à lui-même puisque la vacuité étant au-delà de toute assertion est au-delà de toute contradiction. Ultimement, il n'y a pas lieu de distinguer la nature en tant que telle, ni par ailleurs en tant qu'union indifférenciée de l'esprit et du monde. En tant que forme d'expression co-émergente de la réalité relative et de la vacuité, la « nature » est la totalité de tout ce qu'il y a.


DCF-PI : Caspar David Friedrich – Peindre l'infini https://www.arte.tv/fr/videos/112225-000-A/caspar-david-friedrich-peindre-l-infini/  

V.19 Plena conscientia (pleine conscience)  


Dès lors sur la voie

des falaises abruptes –

le ciel entrouvert


un rocher flottant

en pierre angulaire –

étai du vide


dans l'entrevue

écoute en silence –

sous les paupières


écho intérieur

du murmure des rochers –

passager vibrant


au reflet des mots

éloquence du miroir –

le cœur du verbe


au souffle du pas

à l'orée des rives –

de la demeure


Lobsang TAMCHEU

Eléments de réflexion


La formule est au cœur de l'œuvre de David Caspar Friedrich, qu'il se représente lui-même dans ses propres toiles, figuré de dos dans une contemplation au seuil de l'abandon dans « Le voyageur contemplant une mer de nuages », ou laisse deviner sa présence dans son union non duelle avec les forêts et les montagnes de la Bastei dans « Paysage rocheux dans la Elbsandsteingebirge ».

Au-delà de ces vues relatives qui ne sont que les deux faces de la même pièce – la « réalité ultime » n'étant pas leur autre face mais la vacuité de leur nature s'exprimant comme forme –, tous les phénomènes sont interdépendants. Du point de vue de la dualité, à cet instant précis, en l'état ordinaire de la conscience subjective, nous sommes entourés à distance proximale du corps par une minuscule portion d'espace occupée par une infime portion de « composés impermanents ». D'aucuns peuvent toutefois évoluer de manière « non duelle » c.à.d. sans frontière identitaire, unis dans un état total d'abandon sans intérieur ni extérieur.

Toutefois en termes d'interdépendance, là maintenant, quelle que soit la forme de sa perception, « chacun » est non seulement enceint de l'univers entier mais partie constituante de la « réalité relative ». Autrement dit, du fait de la vacuité de toutes choses partage sans discontinuité la même « identité de nature ». Dès lors, pourquoi le peintre doit-il « s'abandonner » et « s'unir à ce qui l'entoure » aux fins de devenir… ce qu'il est déjà ? Pour la même raison que M° Dōgen demande en introduction du Shōbōgenzō : pourquoi devons-nous pratiquer pour atteindre la « nature de Bouddha » alors que telle est notre nature ?

Ce n'est pas qu'une question de « perspective ». Il ne s'agit pas d'abandonner le point de vue de « l'objectivité du sujet » – croyance implicite en l'existence de sa réalité propre sur la base de son aperception – en s'abandonnant à la non-dualité de l'observation par une « union » au monde dépassant la dualité à l'observateur. Il s'agit de réaliser le « non-soi de la personne » et le « non-soi des phénomènes » à la transparence de la profondeur sans fond de la perception

Nul besoin pour cela d'embrasser la totalité de l'univers, de l'espace et du temps au-delà de la perception duelle où l'infinie diversité des phénomènes se fond dans l'infinie variété des points de vue sans centre ni limite. Le chemin spirituel ne consiste pas à rechercher l'aboutissement d'un état « non duel » lequel, outre de surgir sans effort ni volonté, doit être dépassé par la réalisation de son insubstantialité c.à.d. de son propre « non-Soi » ! La non-dualité affirmative d'un « véritable Soi » est un effet de perspective de la « réalité relative » dont il faut s'abstraire pour se libérer de l'ignorance au risque de remplacer une illusion par une autre.

Sous l'acception spirituelle du Dharma, en particulier du bouddhisme zen, le sens de cet « abandon à ce qui m'entoure » en « union » avec le tout par l'entremise de sa multitude de facettes, que sont les nuages et les rochers, les forêts et les rivières, les océans et l'espace (ou pour reprendre les propres mots du Bouddha « en accord avec » l'ensemble de tous les phénomènes et tous les êtres sensibles), ne consiste pas à transcender le relatif pour s'éveiller à une pure immatérialité. Réaliser l'Eveil, c'est embrasser la réalité sensible par un « éveil organique » à la vacuité des apparences au-delà de l'existence et de la non-existence !


« Moi, en accord avec la vaste terre et les êtres sensibles, 

au même moment nous accomplissons la Voie » DKO 


Ainsi, la formule de Friedrich se lit comme une « pratique spirituelle » qui est en même temps un acte de foi et un acte sensible : « je dois m'abandonner » en pleine conscience « à ce qui m'entoure », dans cet état de pleine présence et d'ouverture à l'instant présent, en accord avec l'espace et le temps (modalités de la perception relative) « m'unir » au flux de la Providentiae (tel qu'il se manifeste sous forme de nuages et de rochers…) « pour être ce que je suis » c.à.d. réaliser la « seule réalité qu'il y a », ma véritable nature, vide-forme et forme-vide.

Devant cette « mer de nuages » qui nous aspire au loin, face au « paysage rocheux » tourmenté qui semble se jeter à notre visage comme pour nous dévorer, l'esprit oscille dans la contemplation méditative comme devant l'océan, sous le flux d'une perception exaltée et le reflux de sentiments mordants. Plutôt que de se laisser glisser dans un état « d'absorption méditative » oublieux de lui-même, sans pensée ni perturbation, le voyageur se confronte en pleine conscience, sans hésitation ni mensonge, sur un chemin de falaises abruptes et de ravins obstrués qui le mènent… à lui-même !

Les toiles du peintre reflètent son état d'esprit dans ces moments où, en prise avec le danger, il se retrouve brusquement éjecté du cocon de l'insouciance, du réconfort de l'attachement aux biens et à aux personnes, de l'oubli de ses limitations et de ses défauts, pour faire face sans ménagement à la solitude du sentiment existentiel, à la souffrance inhérente à l'existence, à la fragilité de la vie et l'incertitude du devenir... L'aiguillon de la pleine conscience le ramène à la « seule réalité qu'il y a », non pas théorique et conceptuelle, mais à ce qu'il y a de plus concret, essoufflée, courbaturée, mais joyeuse sur l'autel du sentiment vibrant du corps-esprit


DKO : Denkōroku, Le recueil de la transmission de la lumière de Keizan Jōkin https://amzn.to/4he5rXP  

V.20 Sapor singularis (saveur unique) 


Dès lors en écho

rayonne la présence –

dans les nuages


sous le manteau blanc

de la vue océane –

le soleil brumeux


dans un reflet nu

sur la clarté du miroir –

le corps irradiant


répond aux nuées

de la lumière noire –

le flot suspendu


venu recueillir

la méditation des ondes –

syllabe du vent


s'en va dedans

le vide en lui-même –

au seuil du levant


Lobsang TAMCHEU

Eléments de réflexion


En arpentant les pas du peintre dans le massif gréseux de l'Elbe, le voyageur ne suit pas seulement un chemin balisé entre forêts et montagnes, il emprunte également un chemin intérieur : qui le canalise vers son propre centre à mesure que les falaises se rapprochent jusqu'à l'enserrer entre leurs bras de géants endormis ; se sent gagné par l'ivresse de l'exploration en montant des échelles de fer rivées aux rochers ; expand sa conscience à l'horizon sur le sommet des à pic étroits et venteux ; éprouve la « saisie du soi », les mains accrochées aux barreaux sous plusieurs dizaines de mètre de vide ; endure la vie austère de pèlerin en marchant sous la pluie, pas après pas à l'aide de son bâton sur des chemins de forêts qui n'en finissent pas...

Dans la méditation, lorsque l'esprit cesse de suivre les pensées et se pose sur l'esprit, il trouve spontanément refuge au-delà du corps, de l'espace et du temps. La « pleine conscience » cesse alors de constituer « l'attention à la perception » de ce qui se présente pour devenir synonyme de conscience « établie en sa propre perception », hors de tout « objet de conscience », externe ou interne, hormis à elle-même. D'où s'ensuit une certaine incompréhension quant à la nature de la quête du méditant…

La « conscience d'être conscient » est génératrice de confusion pour « l'esprit mental ». Le caractère irréductible de son propre regard, son identité à sa propre réflexivité, le fait qu'elle se connaisse comme antérieure à tout « apparaître », le fait même qu'il y ait cognition hors de tout « acte de perception », laisse croire que la « conscience » posséderait une nature propre constitutive d'un « existant en soi ».


« La nature de l'esprit est le vide 

[ce n'est pas un simple néant. 

Il possède intrinsèquement la faculté de connaître tous les phénomènes]

son expression est la clarté 

[l'aspect lumineux ou cognitif dont l'expression est spontanée] ».

Dilgo Khyentse Rinpoché, sur la méditation Dzogchen de la Bouddha Nature


Le seul emploi du mot « conscience » suffit à en substantialiser la nature, comme un simple regard sur l'étendue transparente de l'espace à lui imputer le caractère d'une existence propre. Le rêve n'a pas d'autre réalité en dehors de l'esprit qui le rêve, mais pour celui-ci, il apparaît clairement réel ! Hors de sa perception, il n'y a de « seule réalité qu'il y a » que celle de sa connaissance laquelle, du fait de sa vacuité, exclut la possession d'une existence « en tant que telle » ! La vacuité de la conscience est impossible à réaliser tant que l'esprit est captif de la fausse vue de « l'éternalisme », c.à.d. de la réalité intrinsèque de l'esprit et des choses.


« Ces deux aspects [vide et clarté] sont essentiellement des images simples 

conçues pour indiquer les différentes modalités de l'esprit. 

Il serait inutile de s'attacher à la notion de "vide", 

puis à celle de "clarté", comme s'il s'agissait d'entités indépendantes. 

La nature ultime de l'esprit dépasse tous les concepts, 

toute définition et toute fragmentation » IBID


« Conscience » n'est qu'un mot qui recouvre une réalité au-delà de toute assertion, incluant la distinction entre « conscience individuelle » et « conscience universelle », entre le « soi de la personne » et le « véritable Soi ». La nature ultime de l'esprit (Dharmakāya) peut également se décliner en tant que « clarté du vide amodal », ou présence « éclairée de sa propre clarté », telle la reconnaissance du visage qui apparaît dans l'espace sous un certain angle d'incidence de la lumière sur une vitre invisible, reconnu simultanément à la vacuité du regard qui le perçoit…

Tant que l'esprit ne reconnaît pas sa propre vacuité et conséquemment se perçoit (et se pense du point de vue mental) en tant que « conscience » propre, il ne peut de facto pas non plus reconnaître la vacuité des apparences. Le problème n'est pas de confondre l'esprit avec les pensées et la solution de les distinguer en termes d'objectivité – non parce qu'en termes de « réalité ultime » ils sont sans discontinuité de nature –, mais de ne pas reconnaître que la vacuité des apparences n'est pas autre chose que la monstration de la clarté connaissant.


« Si l'on n'examine pas les pensées, elles présentent une apparence solide ; 

mais si on les examine, il n'y a rien là. 

C'est ce qu'on appelle être à la fois vide et apparent. 

Le vide d'esprit n'est pas un néant, ni un état de torpeur, 

car il possède par sa nature même une faculté lumineuse 

de connaissance qui s'appelle Conscience

Ces deux aspects, le vide et la conscience, 

ne peuvent être séparés. Ils ne font qu'un, 

comme la surface du miroir et l'image qui s'y reflète » IBID


Ainsi, le méditant ne devrait-il pas considérer comme preuve de « pleine conscience » de « faire un » avec la conscience d'être conscient et comme aveu d'échec de ne pas être parvenu à y demeurer emporté par ses pensées. A l'instar, le voyageur ne devrait pas non plus considérer que lorsqu'il descend une échelle de fer et regarde le vide en dessous de lui, la sensation qu'il éprouve de par son corps le sort de la « pleine conscience » pour le projeter tout entier dans la « saisie du soi » de la personne.


« Le visage n'a jamais été dans le miroir, 

et quand il cesse d'y être reflété, il n'a pas vraiment cessé d'exister. 

Le miroir lui-même n'a jamais changé (…) 

Tout au long de ce voyage spirituel, 

bien qu'il y ait une apparence de transformation, 

la nature de l'esprit n'a jamais changé

il n'a pas été corrompu lors de l'entrée sur le chemin 

et il n'a pas été amélioré au moment de la réalisation » IBID


Dès lors, qu'il marche sur le sentier sous un soleil radieux ou sous une pluie battante, que son regard croise à chaque instant un détail nouveau ou que le paysage semble inchangé et le temps ne pas s'écouler, le peintre demeure serein. Il sait que toute chose étant vide de réalité propre, entendre la pluie tomber dans les arbres, sentir les odeurs de la forêt sous la pluie, se revêtir de la pluie pour seul vêtement, est aussi merveilleux et inattendu que le retour du soleil dans un ciel entièrement bleu !

La joie absolue et irréversible n'est pas l'objectif et ne plus jamais connaître un sentiment de mélancolie son corollaire. Le « goût unique » que donne la saveur de la « réalisation de la vacuité » confère au pèlerin la pleine capacité à apprécier toutes choses, les moments de mélancolie sous une pluie constante comme la joie de la coïncidence et de la découverte répétées, une auberge isolée et déserte autant qu'un hôtel accueillant, un repas jeûné qu'un met délicieux... Le samsāra n'est pas seulement le nirvāna dans le regard éclairé de la sagesse qui réalise la vacuité, il est là partout dans le flux de la Providentiae en tant que son apparition et son devenir sont la monstration de la clarté connaissant, aussi « libre d'assertion » que l'espace traversé de la vacuité de son propre reflet.


« Ainsi samsāra est le vide, le nirvāna est le vide - 

et donc par conséquent, l'un n'est pas "mauvais" ni l'autre "bon". 

La personne qui a réalisé la nature de l'esprit est libérée 

de l'impulsion de rejeter le samsāra et d'obtenir le nirvāna

Il est comme un jeune enfant, qui contemple le monde 

avec une simplicité innocente, sans notions de beauté ou de laideur, 

de bien ou de mal. Il n'est plus la proie des tendances conflictuelles, 

la source des désirs ou des aversions » IBID.