
V.37 Poétique de l'ainsité - L'évidence du Dharma
Retrouvez ici les poétiques de l'ainsité de V. 31 à V. 35

4. L'évidence du Dharma
V.31 Le regard dans le regard
Dès le premier pas
une empreinte d’éther –
au sein des nuées
balafre sans teint
sur le parvis de sable –
seing l’unité
sillons du désert
du tracé indicible –
le sceau du vide
---
Les yeux grands ouverts
regardant vers nulle part –
sans rien à voir
dans le feuillage
où se berce le regard –
passager du vent
le long des branches
parcourues d’un frisson –
la danse du ciel
Lobsang TAMCHEU
Eléments de réflexion
Allongé dans le sable sous un Tamaris dans le désert du sud marocain, contemplant le vent qui brasse doucement ses branches sur l'infini du ciel, le regard se laisse emporter par les évocations que lui inspirent les pensées qui le traversent. Soudain, le souffle de l'évidence le balaie d'un revers tel un vent de sable en plein visage :
« cesse d'imaginer, il n'y a rien à voir, seulement à regarder ! ».
Il y a un parallèle entre l'outrenoir du peintre français abstrait Pierre Soulages et le désert : lorsqu'une seule chose, partout et constamment, occupe le champ du regard, et que le regard cesse de faire des projections et des interprétations quant à ce qui est vu, alors les choses apparaissent telles qu'elles. Une autre manière de le dire serait que le véritable émerveillement surgit lorsque l'on arrête de s'émerveiller.
Mais qu'est-ce qui produit ce changement de regard ? Qu'est-ce qui fait que nous abandonnons soudain notre attachement aux objets et aux pensées ?
Le regard mental abhorre l'incertitude. Il lui faut savoir et pour cela prédire, quitte à imaginer, car une prophétie autoréalisatrice est préférable à un avenir sur lequel il n'a aucun contrôle. Et plus les stimuli extérieurs se tarissent, comme dans le désert ou sur un tableau abstrait, et plus le regard mental se rattache à tout ce qu'il trouve, tel l'alpiniste en quête de la plus petite aspérité à laquelle s'accrocher. Ce phénomène porte un nom, la paréidolie : former une interprétation à partir de stimuli sensoriels dépourvus de sens, comme de voir des formes dans les nuages, d'entendre des voix ou d'éprouver des sensations sans objet ni signification réelle.
La nature a encore plus horreur du vide, plus exactement le « moi » a horreur de se retrouver seul… face à lui-même ! C'est comme le reflux de l'océan qui en se retirant emporte avec lui l'émerveillement, dépossédant le regardant de son âme et le laissant seul face à l'horizon mélancolique... Pour combler le sentiment malsain que ce vide lui instille, le « moi » cherche avec d'autant plus de force et d'intensité à combler l'absence, le manque, de sa propre contenance. En se dissimulant sous un flot continu d'objets et de pensées qui nourrissent l'illusion de son existence substantielle, le « moi » occulte ainsi la véritable nature de ce qui est, à commencer par lui-même.
« Et pourtant, elle tourne ! » cria Galilée. Et pourtant, ce changement de regard, cette permutation d'un point de vue autocentré (et d'auto-flagellation) à un « point de vue » ouvert de quiétude et de liesse, est non seulement possible sans souffrance mais spontanément ! Le dénuement du regard à son propre retournement n'est pas le vide. Lorsque le regard se trouve soudain exposé à lui-même, sans rien d'autre à faire que de se « faire face » dans sa plus simple nudité, il n'est pas avalé par un vide abyssal, mais embrassé par la plénitude et la joie.
Là où le regard du « moi » cherche désespérément à combler le vide du néant par le plein de vues, le regard nu recouvre naturellement le plein par le « vide nu » ! Le processus de « dépouillement » qui amène à la révélation de notre véritable nature ne consiste pas seulement dans l'action d'enlever, de retirer, elle est également celle de leur ajouter, de les augmenter de leur opposé. Comme le vide-forme est forme-vide, le dénuement est à la fois un retrait et un recouvrement.
« Dans la vacuité il n'y a pas d'arbre ni de miroir.
Où la poussière pourrait-elle se déposer ? » CL
Il y a différentes manières de nettoyer une eau trouble : en la filtrant de ses impuretés par leur retrait exhaustif jusqu'à la dernière particule souillée ; où en y adjoignant un élément qui va se combiner chimiquement aux impuretés jusqu'à les dissoudre au niveau atomique. Sous cet angle, le pur ne s'oppose pas à l'impur en dualité, c'est une « figure d'interférence » où des ondes opposées de même amplitude s'annulent mutuellement. La pureté n'est pas fruit de l'élimination mais de la transparence. Elle est non duelle : la pratique est la voie et la voie est la pratique. La question n'est pas d'enlever la poussière sur le miroir (voie graduelle) pour le rendre parfaitement clair – car ultimement poussière et miroir sont sans discontinuité de nature et sans obstruction d'apparence –, mais de réaliser leur vacuité (voie directe).
A l'instar de l'outrenoir de Pierre Soulages où le spectacle ne porte pas sur le tableau ni sur la lumière, mais dans ce qui se passe dans le regard de l'observateur à leur interaction, la réalisation de la vacuité des phénomènes est coréalisatrice de la vacuité du « phénomène du voir » dans un seul et même événement lui-même vide, au-delà de toute assertion quant à son caractère « unique », « total », y compris « vide » ! Il ne s'agit pas de vue, mais de « vision ». C'est le face-à-face du regard à sa propre transparence qui met en évidence sa clarté lumineuse.
La question n'est pas ce qui produit ce changement de regard, car ultimement, il n'y a pas de changement, puisque dans la vacuité il n'y a ni apparition ni disparition. L'Eveil est déjà là ! La « lumière » qui se manifeste soudainement ne recouvre pas seulement le sable, l'arbre et le ciel, elle embrasse y compris le regard lui-même à sa propre perception. Vide-forme se recouvrant de la nudité de sa forme-vide…
L'émerveillement n'est pas dans la révélation de la beauté du monde, mais dans la perception de notre véritable nature. La conscience est comme un faisceau de lumière qui éclaire les phénomènes et la « pleine conscience » la méthode et la pratique qui permet de régler son ouverture focale, sa clarté et sa stabilité. A mesure que nous rayonnons de pleine conscience, nous passons de la conception d'un monde extérieur, existant indépendamment de nous et dont notre perception nous donne la saisie à « l'écho radar » de ses contours, à la réalité comme le « tissu » même de notre esprit tel le reflet de notre propre perception dans un miroir.
A mesure que le mirage transparaît à notre discernement par la pratique de la pleine conscience, nous passons d'une réaction conditionnée où la joie et la stupeur apparaissent telles des émotions instillées et exprimant nos « imprégnations karmiques » à la saveur unique d'une joie et d'un état d'équanimité sans objet.
La présence n'est pas un événement propre dont nous sommes le témoin neutre du surgissement de l'intuition spontanée, mais le rayonnement même de la « pleine présence ». Tant qu'il est encore discontinu – en regard du « point de vue situé » manifestant la convergence des unités de temps, de lieu et d'action relative sous l'expression de la conscience de soi – son « écho radar » tel un projectile faisant le tour de la Terre qui réapparaîtrait en direction opposée à son lancer, il présente un décalage donnant l'impression d'être « observateur de l'observateur » ! Impression relative qui disparaît lorsque le flux de son rayonnement acquiert la stabilité.
La vraie liberté est libre de la notion de liberté, de l'expression manifestée de la liberté, de l'expérience objectivité de la liberté, et y compris de cette assertion elle-même. Il en va de même de la véritable joie, de la véritable félicité, de la véritable béatitude de l'extase : libre d'objet, libre de l'absence d'objet, libre de sa propre présence...
CL : clarifier l'esprit https://abzen.eu/abze/approfondir/enseignements/kusen/clarifier-lesprit/
V.32 Le recouvrement transparent
Le tympan vibrant
en fréquence du vide –
un bourdonnement
grandis au lointain
sous les acouphènes blancs –
tempête de vent
le tambour battant
sur la peau immobile –
de la nuit blanche
---
Sable dans les yeux
entrouvre la paupière –
du troisième œil
dehors le chaos
et à l’intérieur –
pas de projection
au cœur du cocon
foyer infini de paix –
où je réside
Lobsang TAMCHEU
Eléments de réflexion
Couché sous le halo de la Lune, les doigts de sable du vent viennent frapper mon sac de couchage, secoué par les bras armés de la nuit blanche. A peine ai-je entrouvert mon cocon pour écouter la nuit que mon visage est frappé par une poignée de sable. Je referme la fermeture éclair et me blottis plus profondément. Là tout au fond, en mon intérieur, règne le silence et la quiétude, insensibles au chaos extérieur…
Lorsque cessent les « fluctuations du mental » ce refuge intérieur, que l'on peut nommer yoga ou « calme mental », apparaît à portée de main. Pour autant, même si nous pouvions faire taire d'un seul coup toute pensée, cesser « d'interpréter », de « catégoriser », de « discriminer », ce qui (nous) arrive, et suspendre spontanément toute « projection mentale » quant à ce que nous désirons et quant à ce que nous abhorrons qu'il nous arrive, entrer et demeurer dans ce refuge ne nous serait pas d'une aide véritable si ce « refuge » lui-même n'est pas complet, authentique…
Pour le bouddhisme, la conscience n'est pas le passager (ātman) d'une embarcation qui vogue sur le fleuve de la vie mais le courant lui-même, composé d'une succession « d'actes de connaissance momentanés ». Comment une foule peut-elle laisser des traces comparables à un seul individu ? Et puisque la nature de la conscience est vide d'essence, comment les actes passés peuvent-ils y graver des « empreintes » ?
Dans le désert, à force de souffler, le vent finit par effacer toute trace et les dunes retrouvent leur aspect naturellement sculpté par le vent. Mais tant que quelqu'un marche dans les pas qui le précèdent, les empreintes de la Méharée perdurent…
La peinture la plus brillante se ternit et se dilue jusqu'à disparaître totalement si le mur n'est pas repeint régulièrement. Tant qu'un film est projeté sur un écran, celui-ci est imprégné de ses images, mais dès que la projection s'arrête, il réapparaît dans son état naturel. Ces phénomènes semblent exister par eux-mêmes, mais ce n'est qu'une illusion due au passage du temps que son passage même finit par révéler…
C'est en observant avec attention un mirage dans le désert, en se réveillant d'un rêve ou en passant la main au travers un hologramme, que l'on comprend ce qu'ils sont, mais la révélation de leur caractère véritable n'emporte pas la réalisation de leur nature véritable. Voir les dunes sous les pas, le mur sous la peinture, l'écran sous le film, les nuages sous la forme d'un visage, le silence sous le vide des pensées, n'est pas révélatrice du « tel quel » de leur nature ultime. Nettoyé de sa poussière, le miroir apparaît « en tant que » miroir dans l'ordre relatif des phénomènes composés, mais sa vacuité n'est pas perçue tant que le miroir est vu comme miroir.
« Ce que vous ressentez quand vous touchez cette table,
cette sensation de solidité, cette pression, cet arrêt,
ce ne sont pas des atomes qui heurtent des atomes,
c'est la répulsion électrique de champs qui poussent contre d'autres champs.
Et votre cerveau interprète cette répulsion électromagnétique comme un toucher,
comme de la solidité, comme un contact » ELA.
Notre véritable nature ne devient pas un refuge authentique au retrait de toute surimposition mentale, conceptuelle et sensorielle, à la révélation du vide du silence intérieur comme leur « arrière-plan » sous-jacent. Sa stabilité face au vent, son infrangibilité face aux événements, n'en font pas la nature d'un rocher ! Ce n'est pas par le « découvrement » des projections mentales que se révèle la nature du « tel quel », mais par leur recouvrement par... la transparence de la vacuité qui les transperce de sa clarté lumineuse semblable à un miroir, en mettant à nu, au-delà même de toute nudité, notre « véritable visage » et celui de toutes choses.
Lorsqu'un rayon de soleil perce un ciel entièrement noir de nuages de pluie, laissant entrevoir une frange de ciel bleu rayonnant, du point de vue des nuages, c'est parce que leur corps vaporeux est devenu moins épais, moins gorgé d'eau à cet endroit, faisant moins obstruction au passage des rayons au soleil. Du point de vue du soleil, c'est parce que ses rayons, augmentant la puissance de leur clarté, a tranché leurs voiles. Lorsque les nuages se dissipent, la désobstruction du ciel ne lui confère pas son caractère éthéré, ni la dissipation de la pluie ne fait du bleu du ciel sa nature…
« Le vide fluctue. Des paires de particules et d'antiparticules apparaissent de nulle part,
surgissent à l'existence spontanément, pour un moment incroyablement bref,
et disparaissent comme si elles n'avaient jamais été là.
Elles sont appelées virtuelles parce que vous ne pouvez pas les capturer.
Mais elles sont réelles, elles ont des effets mesurables » ELA.
La disparition ne fait pas de l'apparition une chose en soi, pas plus qu'elle n'est constitutive d'un « existant » en tant que tel… du seul fait de la « réalité de son événement » ! Il n'y a pas d'être existant par lui-même, nul « être » autre que relatif, dans cette succession d'apparitions et de disparitions, rien d'autre qu'un flot continu. Aussi rapide et fugace soit-il, il n'y a rien là pouvant être qualifié « d'existence » y compris « virtuelle », rien d'autre qu'un « événement » qui ne possède lui-même aucune réalité propre indépendamment des phases qui le composent.
Un coup d'épée dissipe la brume mais ne la fait pas disparaître. Lorsque les nuages s'évanouissent la croyance en leur « éternalisme » ne disparaît pas. L'épée de la « sagesse discriminante » ne fend pas la « réalité de l'existence relative », elle rend transparente sa véritable nature : recouvertes par la clarté de l'évidence, les voiles de l'ignorance deviennent transparentes et ainsi transpercées d'évidence, elles laissent transparaître leur nature vide d'existence intrinsèque. Le « refuge » devient authentique lorsque la présence (libre par nature) est libérée de toute assertion quant à l'extérieur et l'intérieur, au monde et moi, aux phénomènes et à l'esprit.
ELA : qu'y a-t-il entre les atomes https://www.youtube.com/watch?v=D8MCmnFfZkI
V.33 L'action sans agent
Il y a longtemps
le désert pris mes plaintes –
sur sa main tendue
du poids de mes pas
pour m’avoir libéré –
la gratitude
je fais aujourd’hui
le don de plénitude –
sous la Lune nue
---
Libère la voie
et laisse entrer la joie –
par la fenêtre
là dé-couvres-toi [3 fois]
dans la transparence –
de ton refuge
et là tout accueille
sur le chemin éclairé –
par la présence
Lobsang TAMCHEU
Eléments de réflexion
Retour du désert, après la plénitude le chaos : extérieur, avec les transports paralysés par les conditions météorologiques, intérieur avec des contraintes professionnelles contradictoires. Passer du silence au bruit, du calme à l'agitation, de la non-action à l'action entraîne son lot de problèmes et de tensions. Entre la simplicité de la voie et la « croisée des chemins » apparaît soudain un fossé, une rupture. La simple instruction « stop », qui dans le désert suffisait à arrêter toute « fluctuation mentale », semble désormais inconcevable dans le quotidien mondain…
Dans le bouddhisme, le chemin graduel vers l'Eveil est illustré par le « dressage » d'animaux : l'éléphant dans le bouddhisme tibétain, le buffle dans le Chan, symboles du développement de la « concentration » par la pratique de la méditation et du discernement par la « sagesse » (qui réalise la vacuité de tous les phénomènes). Les deux formes diffèrent toutefois, car dans le dressage de l'éléphant, l'éveillé s'envole littéralement vers de hautes sphères transcendantes alors que dans le dressage du buffle, l'éveillé revient dans le monde relatif, « sur la place du marché ».
Dans le bouddhisme chinois Chan et japonais zen, l'accent n'est pas seulement mis sur l'Eveil à la « vérité ultime » mais sur son caractère indissociable de la « vérité relative ». Les progrès sur le « chemin spirituel » se mesurent à l'aulne de ce « retour » et non à la profondeur du calme intérieur ou à l'intensité de la joie inhérente, c.à.d. non pas lorsque les circonstances sont favorables mais au contraire lorsqu'elles sont le plus susceptible de venir perturber la stabilité et la clarté de la méditation...
Sur une surface plane protégée du vent par de hautes dunes, un sentiment diffus me traverse. La vue des vestiges de campements, restes de poteries brisées, résidus de feu, trace de l'emplacement de tentes sur le sol dur, la vision du passé lointain des caravanes nomades me traverse. Les fantômes de nomades s'affairent tout autour, cuisinent, chantent, dansent autour du feu… Au sentiment amical et bienveillant qu'il m'inspire, j'établis là l'emplacement de mon propre couchage pour la nuit…
Tant que l'esprit n'est pas réalisé, les conditions extérieures sont susceptibles de venir perturber la plénitude. Et les conditions de vie du désert en font parties ! Il y a trente-quatre ans, un précédent séjour dans un autre désert n'avait provoqué en moi que peurs, aversion et plaintes incessantes. Le désert a toujours été une « place du marché » au même titre que le quotidien mondain. Qu'est-ce qui fait que le désert soit parfois vécu comme samsāra et d'autres fois comme nirvāna ?
D'abord, il s'agit d'éclaircir un point essentiel : ce n'est pas une « instruction » qui suffit à arrêter les « fluctuations du mental ». La pensée nourrit la pensée sans jamais trouver la satiété. Essayer d'écarter une pensée obsédante qui trouble l'esprit, c'est comme vouloir se débarrasser d'un boomerang en le lançant au loin… S'il semble possible de stopper les projections et interprétations conceptuelles d'un seul coup, c'est parce que la conscience est déjà « posée » dans la présence, et que la voix intérieure qui émet cette « instruction » n'est en fait qu'une simple résonance mentale… vide de penseur ! La pensée est une faim insatiable qui provient de l'auto-alimentation de la croyance dans le « soi de la personne ». A contrario, la « non-pensée » est l'abondance qui résulte de l'absence de soi.
Lorsque la présence surgit spontanément, il n'y a nul besoin de l'exprimer « en je », car il n'y a alors… personne pour le faire, c.à.d. pas de « moi subjectif » se saisissant comme « existant » par lui-même. Ce n'est pas que les deux peuvent coexister – en devenant floue l'illusion du soi laisse transparaître la nature vide de l'esprit –, mais plutôt que l'expression à la première personne est… impersonnelle ! La réalisation du non-soi de la personne n'implique pas la cessation de la conscience. Il n'y a pas de contradiction puisque le « soi de la personne » a toujours été vide, même lorsque sa « saisie » se traduit par un ressenti physique et émotionnel intenses.
Si certains stimuli aiguillonnent intensément la « saisie du soi », dans les cas où nous sommes en proie à une vive réaction, émotionnelle et mentale, « quelque chose en nous » nous fait nous sentir personnellement visé. Nonobstant nos « formations mentales » discriminantes (nos « empreintes karmiques »), il y a là comme une forme de suggestion quasi hypnotique à agir à la « première personne ». A contrario, rester imperturbable, voire indifférent à la situation, est le signe manifeste non seulement d'une absence d'excitabilité mais « d'identification subjective ».
Lorsque la Méharée s'arrête pour le bivouac de nuit, les nomades entravent les pattes avant des chameaux avec une corde tressée. Ainsi limités, les chameaux marchent telles des geishas dont la longueur des pas est réduite par leur kimono ! Or, le chameau captif, puisque domestiqué, n'est pas plus « libre » lorsque les nomades lui permettent de marcher à grandes enjambées à leurs propres fins, mais bien plutôt lorsqu'il se pose et demeure « l'observateur témoin », pleinement conscient… qu'il n'est pas l'acteur de la marche, laquelle est en elle-même vide !
La double négation est importante. Lorsqu'il se pense l'acteur de sa propre agentivité et s'y confond par « identification », la conscience du marcheur n'est que cela : la croyance d'être libre de sa propre liberté. Lorsqu'il en fait abstraction, sa conscience évolue pour se fondre dans « l'action de la marche ». C'est un pas de mieux, mais rien n'est dit, ni entraperçu, quant à la « vacuité de l'acteur ». De sorte que lorsque la posture de l'agentivité se « réveille » à l'occasion de sa saisie, la croyance dans l'existence propre de l'agent comme étant « l'identité qui réagit » reprend le dessus.
Tout l'art de l'acteur de théâtre est, par abstraction de sa propre identité, de s'identifier si totalement à son rôle qu'il donne aux spectateurs l'impression réaliste que c'est lui, personnellement, qui éprouve dans son corps propre ce que cela fait d'être son personnage. Or, même s'il exprime un bonheur ou une souffrance qui semblent le traverser, l'acteur lui-même demeure en retrait de ces sentiments et émotions.
C'est seulement lorsque l'attention parfaitement concentrée se pose et demeure, sans effort, dans la pleine conscience que la marche et son acteur présupposé sont tous deux vides, que l'esprit se libère des souffrances induites par la croyance de l'existence autonome des phénomènes et de sa propre existence.
Ce n'est pas conceptuel. L'océan n'abhorre pas la tempête parce qu'elle vient agiter sa surface, pas plus qu'il ne désire le beau temps parce qu'il la calme. Pour autant, ce n'en est pas moins un acte de lâcher-prise du mental qui, demandant la confiance dans le processus, se trouve également constituer un « acte de foi ». Lequel peut se résumer à un kōan :
Qu'est-ce que la liberté ? Ne pas se poser la question !
V.34 Donner une intention
Le pas dans le pas
dans le chameau dans le pas –
le désert au pas
le pas suspendu
suspend le désert au pas –
point de suspension
en-dehors du temps
ni avant ni arrière –
sans commencement
---
Les pas du chameau
s'éloignent du lointain –
au même instant
flotte la traîne
chevauchée par le couchant –
sur sa monture
et dans son regard
demeure la présence –
en dehors du temps
Lobsang TAMCHEU
Eléments de réflexion
La marche commence. J'inscris mes pas dans les pas des chameaux, encordés aux pas du nomade qui les conduit lequel suit, lui-même, les pas du « lion » qui guide la Méharée à travers l'étendue sans fin des regs. Accordé au rythme des camélidés, je me laisse porter par le flow lancinant de leur pas. Il n'y a plus de marcheur, seulement la marche. Dans l'instant présent, le temps s'abolit. Les kilomètres se suivent sans un soupçon de monotonie, sans effort, sans pensée, sans trace de soi…
Au moment de lancer un caillou sur l'eau, l'esprit calcule la trajectoire et la force idéales pour le faire rebondir le plus de fois possible. Il imagine ce qu'il juge constituer la meilleure position, le meilleur mouvement, projette le corps tout entier dans cette représentation, se condense entièrement sur ce point de tension, puis la relâche d'un seul coup. Dès lors, soit l'esprit demeure fixé sur le caillou et sous l'emprise du désir de louanges et de la peur de perdre s'auto-congratule ou se fustige à chaque rebond, soit le regard suit simplement sa trajectoire sans jugement ni pensée…
Lorsque le regard fait un avec l'action, il n'y a plus de soi. Et c'est aussi parce qu'il n'y a « plus de soi », c.à.d. plus de discours intérieur, subjectif, autocentré sur les préoccupations personnelles, que le « point de vue situé » à la première personne se dissout et que le regard peut « faire un », en pleine conscience, avec l'action. Mais ce n'est pas automatique ! Ce n'est pas comme les deux faces d'une même pièce. Il ne suffit pas de poser l'attention sur « autre chose que soi » pour basculer dans le non-agir. La « pleine conscience » comme la « saisie du soi » est une orientation de l'attention. Ce qui la différencie, c'est son caractère intentionnel.
Quand je marchais dans les pas des chameaux, j'étais mu par l'intention de lâcher prise sur toute velléité d'être « l'acteur » de la marche… à dessein de me couler dans le rythme méditatif de leur pas pour vivre l'instant en « pleine conscience ». Ce qui se produisait alors, « l'abstraction du temps et de la localité », échappait à ma volonté et à toute conceptualisation... Quand je marchais sans suivre le pas des chameaux, je procédai de même : je repérais la tête de la Méharée qui me servait de cap, puis le « gouvernail bloqué », je déplaçais mon attention sur le rythme de mes pas pour… « marcher sans boussole dans la direction de la boussole ». De fait, il me fallait relever la tête à intervalles réguliers pour rectifier mon cap.
Du point de vue extérieur, il pouvait sembler que j'alternais successivement entre « la méditation au désert » et la « place du marché », mais intérieurement le changement « d'objet » de l'attention n'impliquait pas de « quitter » la pleine conscience pour y « entrer » à nouveau. Cela se produisait sans acteur de la transition ! Tout en présentant des variations subtiles, l'état de l'esprit demeurait globalement inchangé. Ce n'était pas autre chose que la conscience elle-même c.à.d. un flux composé « d'actes de connaissance momentanés » distincts. Surtout, cela signifie que la pleine conscience comme intention ne requiert pas la « saisie de soi ».
La « saisie du soi » est le rappel soudain de son identité individuelle : la personne, le « moi », est directement pointé du doigt, questionné, mis en accusation, sur ses choix, sa responsabilité, sur le seul fait d'être là… ce qui se traduit par une émotion soudaine qui traverse le corps comme une violente décharge de sensations physiques intenses et désagréables, laquelle déclenche une réaction instinctive de fuite ou de lutte.
Or, cette « identité personnelle » n'est qu'une simple étiquette, un simple nom, auquel s'attache certes des droits et des devoirs dans le contexte de la vie en société, mais ce n'est aucunement la nature de la conscience « libre de toute assertion ». Et surtout le « moi » brusquement saisit à cette occasion ne possède aucune existence réelle !
Le jeune chameau qui fait la première fois l'expérience traumatisante d'être harnaché de plusieurs kilos de marchandises sur le dos, blatère à grands cris, se rebelle, et refusera obstinément de s'accroupir à nouveau pour subir le même trauma. A côté de lui, ses ainés, vétérans du fait, obtempèrent d'un simple regard tout en restant digne et en montrant une totale indifférence à ce qui leur arrive...
Notre nature véritable, ultime, libre au-delà même de la notion de liberté, ne peut être contrainte par nulle contingence. Le « soi de la personne » tire la croyance de son existence du réalisme de l'expérience des sensations et des émotions qui traversent le corps à cet instant face à des circonstances qui ne nous laissent, parfois, pas même le choix de fuir ou de nous révolter : devoir obéir, se soumettre, alors que tout en « soi » crie l'iniquité de la situation ; ne pas pouvoir obtenir satisfaction de son désir, réalisation de son bonheur, alors que tout en « soi » tend vers cette seule fin…
Par ignorance, nous voyons dans les modalités de l'expérience subjective, l'espace et le temps, les limites de notre être, qui occultent notre véritable identité, au-delà du temps, de l'espace et y compris de toute identité. Ainsi, la « saisie du soi » n'est rien d'autre que cela : un sentiment d'impuissance vécu comme une épreuve personnelle qui définit notre « être au monde ».
V.35 Lâcher le corps, lâcher l'esprit
Les pas du désert
carrefour des possibles –
aux racines nues
de la prière
répond à l’abandon –
des désirs du moi
vit et récolte
le bois pour faire du feu –
le ciel pour la joie
---
Disparaît la nuit
s’évanouit le désert –
et la perception
lorsque du mantra
retentit l’écoute –
sans nul auditeur
rien ne demeure
dans le son du silence –
que vide chantant
Lobsang TAMCHEU
Eléments de réflexion
« Tout est souffrance » a dit le Bouddha, la première des « quatre nobles vérités ». La souffrance de « l'existence conditionnée » est omnisciente car tout ce qui naît doit mourir. Dès que l'on commence à vivre l'on commence déjà à mourir. De fait, même lorsque la « saisie du soi » s'éprouve en tant que sentiment de puissance, en regard d'une réussite, d'une victoire, d'une joie ou d'un bonheur mondain, c'est encore et toujours un « sentiment d'impuissance », car aussi intenses que soient ces moments d'excitation jubilatoire, étant l'effet de causes conditionnées, ils finissent inexorablement par s'éteindre et par laisser place à la frustration de leur extinction.
Seule la « plénitude enstatique », joie inconditionnelle et perfection innée du silence intérieur profond qui repose dans la stabilité de la présence claire et lumineuse du vide, notre véritable nature, est « au-delà des peines » : nirvāna, « cessation » de la souffrance par l'extinction du « soi de la personne » à la réalisation de sa vacuité. Et en même temps, ce n'est autre que la « place du marché » !
Ce n'est pas un au-delà transcendant : le nirvāna du désert n'est autre que le samsāra de la « place du marché » et le nirvāna de la « place du marché » n'est autre que le samsāra du désert ! Parfait dès l'origine puisque « libre d'assertion » au-delà de toute assertion quant aux notions de « liberté », de « perfection » et de leurs contraires. C'est un « effet de perspective » qui nous fait les distinguer comme une dualité au « ressenti physique d'impuissance » confondu avec le sentiment de l'identité de notre être propre, l'absence d'obstruction de l'espace vue comme une chose en soi, le vide amodal vu comme une forme modale…
« Lorsque nous nous engageons dans la pratique de la découverte de l'espace,
nous devons développer la sensation de nous ouvrir nous-mêmes complètement
à l'univers entier avec une simplicité et une nudité absolue de l'esprit.
Nous ne devons pas faire de distinction dans notre méditation
entre perception et champ de perception.
La pratique doit être libre et non-conceptuelle,
non entravée par l'introspection et la concentration » PDVQ
Comment se libérer de cette « prison » et comment se libérer de « l'illusion de cette libération » ?
Tel est le kōan d'une seule et même non-question ! Nous segmentons le chemin spirituel de la vie, or la vie est le chemin. Nous trouvons logique de nous appliquer pendant la pratique formelle de la « méditation assise » (ou de la méditation marchée) de « laisser passer » pensées, émotions, sensations, etc. sans y attacher l'attention, sans nous laisser emporter par le discours du mental. Mais dès l'exercice finit, nous nous saisissons avidement et nous laissons « saisir » par tout ce qui arrive comme s'agissant de faits réels dans l'espace réel de notre existence réelle en soi !
Il n'y a pas de différence : quel que soit le caractère de ce qui apparaît sur la « place du marché », agréable ou désagréable, positif ou négatif, censé ou insensé, objet de désir ou d'aversion, de joie ou de peine, de combat ou de fuite, rien de cela ne diffère fondamentalement des pensées qui surgissent pendant la méditation, venues de nulle part et disparaissant nulle part.
Pourquoi alors ne pas les considérer ainsi : comme le reflet de la perception du vide de notre propre esprit dans un miroir ?
« Parce que la conscience est vide, elle est libre d'apparaître.
Parce qu'elle est lumineuse, l'apparence n'est jamais inerte ni morte.
Les pensées, les émotions, les sensations et les perceptions apparaissent
comme l'énergie dynamique de la conscience elle-même.
Ce ne sont pas des intrusions dans la conscience, ni des obstacles à celle-ci.
Ils en sont l'affichage naturel » VID-2AC
En cherchant une solution, nous créons le problème ! En séparant les « champs purs » de la « place du marché », nous fracturons notre perception sous un effet de perspective qui fait apparaître l'indivis duel. Une fois la distinction opérée, nous nous enlisons à vouloir dépasser ce qui apparaît comme un obstacle à notre bonheur véritable, ce qui ne fait que renforcer ce biais cognitif. Nous cherchons des solutions duelles à un problème non duel causé par notre propre méprise, car sous le point de vue fallacieux du « soi », la vue ne peut être que trompeuse.
« Selon le Dzogchen, la Grande Perfection,
dans sa forme radicale,
l'illumination n'est nulle part ailleurs qu'ici et maintenant.
Chaque moment de pratique,
que ce soit formellement sur le coussin
ou dans nos activités quotidiennes,
est une porte vers l'illumination » HEN
Pour le bouddhisme zen et le Dzogchen, la vie est la voie et la réalisation de la voie n'est autre que la vie elle-même. La méditation ne constitue pas une pratique séparée, mais insuffle toutes les situations de la vie : « La pratique quotidienne du Dzogchen, c'est simplement développer une acceptation totale, une ouverture sans limite à toutes les situations » PDVQ. Le corps ne fait pas de distinction quant au fait de respirer pendant et au sortir de la méditation. Le cœur continue de battre, le sang de couler dans nos veines. Pourquoi la vision de l'esprit, de la vacuité duquel proviennent et retournent toutes les apparences sans discontinuité de nature, ne serait-elle pas aussi « non duelle » que le ressenti du vécu du corps ?
« Les apparences surgissent sans effort du sol de la conscience
et s'y dissolvent sans laisser de trace.
La conscience n'est jamais tachée par ce qui apparaît,
tout comme un miroir n'est jamais marqué par les reflets qu'il affiche.
Lorsque cela est reconnu, le praticien ne se sent plus divisé entre la méditation et la vie.
La vie n'est plus abordée comme un problème à résoudre,
mais comme un champ d'expression à connaître intimement.
La conscience se reconnaît en toutes circonstances » VID-2AC
La technique du Dzogchen pour faire cesser les souffrances instillées par les « émotions perturbatrices » consiste à simplement observer les sensations en laissant les pensées de côté, jusqu'à ce que leur ressenti se dilue naturellement, que les émotions se dissipent, et que le discours du mental se fonde dans le vide cf. DES.
Le cinquantième patriarche du zen (Nyojō), reprenant l'enseignement de la méditation du Bouddha (Ānāpānasati), le formulait ainsi « lâcher le corps et l'esprit » : « respirer en éprouvant le souffle, en éprouvant le corps entier, en laissant tomber la fabrication d'un corps, en éprouvant la grâce et l'aisance, en éprouvant les fabrications de l'esprit, en laissant tomber la fabrication d'un esprit », DKO.
La cessation n'est pas une instruction, mais l'intention en est sa formulation :
où que je sois, quoi que je fasse, « lâcher le corps et l'esprit »,
lâcher la « saisie du soi » dans le vide,
lâcher le mental dans le vide,
lâcher le vide dans le vide…
DES : Le Dzogchen et le "soulagement" des émotions au jour le jour https://www.youtube.com/watch?v=zzqNk6HrYgs
DKO : Denkōroku, Le recueil de la transmission de la lumière de Keizan Jōkin https://amzn.to/4he5rXP
HEN : Hic et Nunc https://dzogchentoday.org/hic-et-nunc/
PDVQ : pratique du Dzogchen dans la vie quotidienne https://www.facebook.com/search/top/?q=dzogchen.org
VID-2AC : Les deux accumulations - Unifier la conscience et la compassion à Dzogpachenpo www.vidyadhara.ch/articles/the-two-accumulations-unifying-awareness-and-compassion-in-dzogpachenpo